Bpifrance : Peut-on réussir la transition environnementale sans justice sociale ?

Compte-rendu de la table ronde organisée par Bpifrance lors de l’événement Talents for the Planet le 9 juin 2026, avec Madjara Bamba (Bpifrance), Taoufik Vallipuram (Conscience de Classe & Climate House), Sanaa Saitouli-Taraore (Banlieues Climat & École populaire du Climat) et Éric Duverger (Convention des Entreprises pour le Climat).

⏬⏬Si vous souhaitez écouter la table ronde, le podcast est disponible ici ⏬⏬

Poser les mots pour poser les bases

La table ronde s’ouvre avec une invitation rare : avant de débattre, s’aligner sur les définitions. Car parler de justice sociale, d’entre-soi ou de transition sans partager le même vocabulaire, c’est déjà reproduire le problème.

Madjara Bamba, chargée de mission RSE chez Bpifrance, anime l’échange avec une méthode participative assumée. Elle rappelle d’emblée trois définitions clés :

  • Justice sociale (ONU) : un principe politique et moral visant l’égalité de droits et la solidarité collective, pour une distribution juste des richesses — matérielles et symboliques, entre les membres d’une société.
  • Entre-soi : le regroupement de personnes aux caractéristiques communes, qui sous-entend l’exclusion, plus ou moins active et consciente, des autres.
  • Transition : un processus de transformation au cours duquel un système passe d’un régime d’équilibre à un autre, touchant simultanément les dimensions technologiques, économiques, écologiques, socioculturelles et institutionnelles.

« Il n’y a pas de transition purement environnementale si on n’arrive pas à embarquer les gens avec nous. C’est un travail collectif. »  Madjara Bamba

Des trajectoires de vie comme boussoles

La richesse de cette table ronde tient à la singularité des parcours de chacun des intervenants, que leurs mots restituent mieux que n’importe quelle statistique.

Taoufik Vallipuram : l’endogamie sociale comme angle mort

Grandi dans un quartier populaire parisien, de parents d’origine étrangère, Taoufik Vallipuram décrit son cheminement intellectuel avec précision. En progressant dans les études et le monde professionnel, il a observé un phénomène qu’il nomme l’endogamie sociale et ethno-raciale : ces espaces d’influence – RSE, investissement, philanthropie, politique – où les mêmes milieux sociaux se cooptent, se reproduisent, et finissent par décider pour des populations qu’ils ne représentent pas.

« Les personnes qui portaient leur voix dans ces espaces d’influence ne me ressemblaient pas. Elles ne ressemblaient pas aux gens avec qui j’avais grandi. Elles ne ressemblaient pas à la société française. » Taoufik Vallipuram

Ce constat l’a conduit à créer des espaces alternatifs – projets culturels, politiques, économiques, pour rassembler des personnes issues de milieux populaires qui souhaitent remettre en cause les mythes et les stéréotypes depuis l’intérieur des élites. Il a également rejoint la Climate House pour y porter cette voix avec force.

Sanaa Saitouli-Taraore : l’injustice comme point de départ

Cofondatrice de Banlieues Climat, Sanaa Saitouli-Taraore arrive à la table avec 2h30 de transport depuis Cergy, un détail qu’elle transforme en argument politique. Car la mobilité, l’accès aux soins, au logement, à l’alimentation : ce sont autant de freins structurels qui épuisent avant même d’atteindre la première marche professionnelle.

« Moi, j’arrive à peine à l’étape 2, épuisée. Et puis quand j’y arrive, il y a les freins de la réalité : la question de la représentativité, les biais au recrutement. Tu mets juste le nom de ton quartier sur un CV : poubelle. » Sanaa Saitouli-Taraore

Elle insiste sur une idée centrale : les premiers écologistes, ce sont nos parents. La sobriété subie, la débrouillardise, l’auto-organisation dans les quartiers — tout cela était de l’écologie populaire bien avant que le terme n’existe. Banlieues Climat est né de cette conviction : reconnaître ces savoirs de vie comme une expertise légitime, et transformer l’injustice en moteur d’action.

Banlieues Climat a notamment conduit une enquête sur la pollution de l’air à Bagnolet — territoire le plus pollué d’Europe — où dans chaque appartement visité, en moyenne trois membres d’une même famille souffraient de maladies respiratoires sévères. Un projet de mémoire autant que de plaidoyer : quatre des fondateurs ont perdu un parent à cause de leurs conditions de vie ou de travail.

Éric Duverger : le privilège comme point de départ d’un cheminement

Éric Duverger, fondateur de la Convention des Entreprises pour le Climat (CEC), représente un profil différent : 20 ans dans un grand groupe du CAC 40, un déclic en 2020, deux années sabbatiques, et la création d’une association qui a depuis accompagné 1 700 entreprises dans leur transformation vers une économie régénérative — inspirée du modèle de la théorie du donut de l’économiste Kate Raworth.

Son apport à cette table ronde est d’autant plus précieux qu’il s’exprime avec humilité sur ses propres résistances :

« J’avais un angle mort par rapport à ça. Je me disais que c’était peut-être un sujet mineur par rapport au climat ou à la biodiversité. Toufik m’a un peu provoqué un électrochoc. Merci pour ça. »  Éric Duverger

Le déclic vient notamment d’une formule de Féris Barkat, cofondateur de Banlieues Climat : « Vous devez écouter les premiers concernés. » Une expression simple, qui l’habite depuis.

Les freins concrets : ce que la transition ignore encore

Les intervenants dressent ensemble une cartographie des obstacles qui empêchent la transition d’être réellement inclusive.

  • Un déficit de représentation dans les espaces de décision : les mouvements écologistes, comme les entreprises, souffrent d’un manque de diversité qui les coupe des réalités sociales et donc de leur propre efficacité.
  • Un déficit de connaissances : dans une librairie à Londres, on trouve facilement 80 à 100 livres sur la justice sociale et environnementale. En France, le rayon est presque vide. Les travaux des premiers concernés existent — rapports de Banlieues Santé, de Ghett’up, documentaires, ouvrages, mais ils circulent trop peu.
  • Une légitimité contestée : des chercheurs et chercheuses issues de milieux populaires se voient régulièrement reprocher un manque d’objectivité lorsqu’ils travaillent sur des sujets qui les touchent directement. Ce biais épistémique est lui-même une forme de discrimination.
  • Une auto-perception dévalorisée : Sanaa Saitouli-Taraore dit ne pas être bilingue — alors qu’elle parle trois langues. Un exemple parmi d’autres de la façon dont les normes dominantes façonnent l’image que des personnes brillantes ont d’elles-mêmes.

« La France se prive de gens qui ont des expériences phénoménales pour réussir cette transition. Et ça vient se loger in fine dans chacun de nos comportements. » Taoufik Vallipuram

Ce que les entreprises ont à gagner – et à donner

La question des enjeux business est posée directement : pourquoi une entreprise devrait-elle s’emparer de ces sujets ?

Éric Duverger reformule l’enjeu en termes d’antifragilité plutôt que de performance : une organisation diverse est une organisation plus robuste, plus à même de comprendre ses clients, d’anticiper les besoins, d’éviter les angles morts opérationnels.

Taoufik Vallipuram illustre par un exemple concret : une grande plateforme de covoiturage annule un trajet Paris-Londres et demande aux voyageurs de se débrouiller — sans comprendre que pour certains d’entre eux, traverser avec un billet d’Eurostar en dernière minute n’est tout simplement pas une option. Si des personnes issues de milieux populaires avaient siégé dans les équipes de conception de la politique client, cette situation n’aurait pas eu lieu.

« Ce qui est intéressant avec les populations qui subissent de plein fouet le millefeuille de discrimination et d’oppression, c’est que c’est une loupe. Un effet de loupe sur ce qui va toucher le plus grand nombre. » Taoufik Vallipuram

Former différemment : la pédagogie de Banlieues Climat

Sanaa Saitouli-Taraore partage la méthode développée par Banlieues Climat, reconnue par le ministère de l’Enseignement supérieur :

  • Un module de 8 heures, vulgarisé, accessible et inclusif, dispensé par de jeunes formateurs issus des mêmes milieux que les apprenants — car la représentation dans la salle change tout à la réception du message.
  • Un accent mis sur le pouvoir d’agir : les formations ne se terminent pas sur un constat d’impuissance, mais sur de la créativité collective et des pistes d’action concrètes.
  • Une implantation territoriale en cours de déploiement : Paris/Saint-Ouen, Strasbourg, Marseille — avec l’ambition d’un effet flocon de neige à l’échelle nationale.
  • Des combats concrets et gagnés : le collectif Mamans pour le Climat, né de ces dynamiques, a obtenu le retrait du thon (contaminé au mercure) des cantines de plus de 10 villes.

La Passerelle : un outil pour passer de la prise de conscience à l’action

À l’issue de la conférence, Madjara Bamba présente La Passerelle, guide co-produit par Bpifrance, Hyssop et Climate House à destination des entrepreneurs et des organisations qui souhaitent aller vers plus d’inclusion. Il aborde trois axes concrets :

  • Le genre
  • Le handicap
  • L’ethno-racial

Le guide explore notamment les notions de robustesse organisationnelle et de biais cognitifs dans le recrutement — pour objectiver des sujets qui restent trop souvent dans le registre de l’intention.

Les appels à l’action

Chaque intervenant conclut avec un message pratique :

🔵 Éric Duverger : Faire preuve d’indulgence mutuelle pour trouver un langage commun — sans pour autant renoncer à l’inconfort nécessaire au changement.

🟢 Sanaa Saitouli-Taraore : Soutenir financièrement les associations de terrain (mécénat, dons). Ouvrir des stages et alternances à des profils issus de milieux populaires. Et venir au documentaire sur la pollution de l’air à Bagnolet, le 23 juin, sur la couverture de l’A3 (à partir de 19h).

🔴 Taoufik Vallipuram : Se former vraiment — pas seulement écouter un podcast, mais « se tartiner des bouquins », fréquenter des personnes qui mettent en inconfort. Mettre ses compétences et son réseau au service de personnes qui n’y ont pas accès. Financer les organisations qui émergent : elles sont hype, mais leur compte bancaire ne l’est pas.

En résumé

La question posée en ouverture : peut-on réussir la transition environnementale sans justice sociale ? a reçu une réponse unanime et documentée : non. Pas par idéalisme, mais par pragmatisme. Parce que les personnes les plus exposées aux dérèglements climatiques sont aussi les premières à avoir développé des savoirs, des pratiques et des réseaux de solidarité que la transition ne peut pas se payer le luxe d’ignorer. Parce qu’une société qui se prive de certaines voix se prive aussi de solutions.

La transition ne sera pas environnementale ou sociale. Elle sera les deux à la fois — ou elle échouera.

Pour approfondir le sujet: