Rencontre avec Marion Enzer, Directrice générale de Fermes d’Avenir

À l’occasion de l’événement Talents for the Planet, Marion Enzer interviendra lors de la table ronde « Régénération : bâtir un monde qui répare et prépare l’avenir ». Quinze ans de transition écologique, une conviction chevillée au corps et une association au cœur des champs, elle nous explique pourquoi l’agroécologie est bien plus qu’une alternative agricole : une stratégie de régénération.
→ Vous travaillez dans la transition écologique depuis quinze ans. Comment êtes-vous arrivée à l’agroécologie ?
J’ai commencé ma carrière dans la RSE, au sein d’une entreprise qui développait des logiciels dédiés. Après six ans, j’ai voulu aller plus loin et j’ai rejoint le monde associatif, notamment via le programme On Purpose. Depuis neuf ans, je suis à Fermes d’Avenir, une association de soutien à l’agroécologie, d’abord en charge de la communication et de la levée de fonds, et désormais comme Directrice générale depuis janvier dernier.
Ce qui m’a frappée en entrant dans ce secteur, c’est un paradoxe fondamental : l’agriculture est à la fois la principale cause et la principale victime des désordres environnementaux. Mais elle est aussi l’une des solutions les plus puissantes. C’est le seul secteur qui peut non seulement limiter ses impacts négatifs, mais aussi exercer un véritable pouvoir régénératif : stocker du carbone, faire revenir la biodiversité. Et sachant que l’agriculture couvre 50 % du territoire français, l’enjeu est considérable.
→ Pour quelqu’un qui n’y connaît rien, c’est quoi l’agroécologie ?
C’est, simplement dit, la réconciliation de l’agriculture et de l’écologie. L’idée est de s’inspirer du fonctionnement de la nature pour produire tout en préservant nos biens communs : l’eau, les sols, la biodiversité, le climat.
Dans cette grande famille, on retrouve plusieurs courants. L’agriculture biologique, qui exclut pesticides et engrais chimiques. L’agriculture de conservation des sols, qui arrête le labour et maintient des couverts permanents pour protéger la vie souterraine. Ou encore l’agroforesterie, qui intègre haies et arbres au sein même des fermes pour recréer des écosystèmes complexes et résilients.

→ Pourquoi est-ce urgent d’agir maintenant ?
Parce que l’immobilisme a un coût environnemental, mais aussi économique et humain. L’agriculture conventionnelle représente environ un tiers des émissions de gaz à effet de serre liées à notre alimentation. Elle est aussi l’une des principales causes de l’effondrement de la biodiversité : oiseaux, insectes, tout un maillage du vivant qui disparaît.
Mais il y a aussi une réalité économique et sociale dramatique. Beaucoup de fermes conventionnelles survivent sous perfusion de subventions, sur des modèles à bout de souffle. Et ce sont les agriculteurs qui en paient le prix fort : en France, un agriculteur se suicide tous les deux jours. C’est là qu’on comprend pourquoi la transition vers des systèmes plus résilients n’est plus un choix, c’est une nécessité.
→ Concrètement, que fait Fermes d’Avenir ?
Nous formons, accompagnons et finançons une agriculture différente. Nous travaillons avec deux grands profils. D’un côté, les néoruraux et personnes en reconversion, des gens sans passé agricole qui souhaitent s’installer. On leur propose des formations théoriques et pratiques pour valider leur projet, comprendre les réalités du métier et maîtriser les clés de viabilité de l’agroécologie.
Nous accompagnons une centaine de personnes par an dans ces formations, avec l’ambition que chaque installation soit une réussite sur le long terme.
De l’autre côté, il y a des porteurs de projet qui ont des racines dans le monde agricole, fils, filles, neveux qui reprennent une ferme familiale lors d’un changement de génération. Leur besoin est différent : ils connaissent le métier, mais ont besoin d’être accompagnés dans le changement de modèle. Pour cela, nous avons notamment le programme Graines d’Avenir, un suivi sur 18 à 24 mois.

→ Qu’est-ce qui vous donne encore de l’espoir ?
Trois choses, principalement.
D’abord, voir qu’il y a encore des gens, souvent des jeunes, qui ont envie de faire ce métier, malgré sa difficulté, malgré des modèles économiques complexes. C’est un métier passion, et ça se ressent.
Ensuite, observer la capacité de régénération du vivant sur les fermes que nous visitons. Voir des sols qui se reconstituent, des insectes qui reviennent, du carbone qui est stocké, c’est ce super pouvoir régénératif en action. Ça donne une force incroyable.
Et enfin, l’engouement citoyen. Des mobilisations comme la pétition contre la loi Duplomb montrent qu’il y a une vraie demande sociale pour un autre modèle agricole. Ce n’est pas encore assez rapide, pas encore assez fort, mais la direction est là.
→ Marion Enzer pour Talents for the Planet

Marion Enzer interviendra lors de la table ronde « Régénération : bâtir un monde qui répare et prépare l’avenir », aux côtés de Patrice Lucas (Micellium), Dominique Naert (École nationale des ponts et chaussées) et Anaïs Vanhaverbeke (Systra), avec une introduction de Josiane Asmane (Collectif Les Poétiseurs) et une animation assurée par Claire Le Floch (AgroParisTech & IESF).
La table ronde partira d’un constat fort : réduire son impact ne suffit plus. Dans des écosystèmes déjà dégradés, la logique régénérative change l’équation. Il ne s’agit plus de « faire moins mal », mais de recréer activement des conditions de vie durables. Sols vivants, eau préservée, chaînes d’approvisionnement résilientes : autant d’actifs stratégiques pour les entreprises qui veulent sécuriser leur avenir.
Un sujet au cœur de l’engagement de Marion Enzer, qui incarnera avec Fermes d’Avenir une vision concrète, de terrain, de ce que régénérer veut vraiment dire.
