Changer de regard pour transformer le monde ?

Face à un monde de plus en plus chaotique, il est urgent de construire de nouveaux récits et de passer à l’action. Cinq acteurs de la transition ont tenté de répondre à la question Comment changer notre regard sur le monde lors de Talents for the Planet en 2025. Rendez-vous le 9 juin 2026 au Centquatre-Paris pour continuer la conversation.

La conférence a débuté avec une prise de parole aussi inattendue que revigorante. Vincent Avanzi, Chief Poetic Officer de La Plume du Futur et ancien manager chez Microsoft, a ouvert le sujet avec une performance poétique engagée, rappelant que le mot « poésie » vient du grec ancien poïein, créer, faire.

« Les poètes, ce ne sont pas juste des rêveurs. Ce sont des acteurs du changement, des créateurs de nouveaux mondes, des contributeurs positifs de la société. »

Loin d’être un exercice purement esthétique, son discours portait un message profondément politique et humaniste : chacun possède un don singulier à offrir au monde, et c’est précisément cette singularité qui permet de « co-créer un monde d’harmonie ». S’appuyant sur Picasso « Le but de la vie, c’est de trouver ses dons. Le sens de la vie est d’en faire don aux autres » il a invité la salle à se muer en « leaders poétiques, magnétiques et authentiques ».

Léa Falco, militante écologiste et co-fondatrice de Construire l’Écologie, a livré une keynote d’ouverture à la fois lucide et mobilisatrice. Partant du constat que la transition écologique reste, aujourd’hui, une forme d’abnégation, choisir des pratiques parfois moins pratiques, plus coûteuses ou moins socialement valorisées, elle a posé la question centrale : comment transformer ce qui relève de l’exception vertueuse en norme collective ?

Pour elle, la compétence écologique ne peut pas se réduire à l’échelle individuelle. Elle s’inscrit nécessairement dans les organisations, les politiques publiques et les dynamiques collectives :

« La compétence pour le changement vers la transition écologique nous dépasse fondamentalement, vous et moi, petits individus atomisés. »

Elle a insisté sur le rôle des managers et des collectifs de travail : laisser des espaces de créativité, faire preuve de bienveillance face à la nouveauté, accepter l’itération et l’échec. La transition écologique n’est pas qu’une affaire de bilans carbone ; c’est aussi une compétence humaine et relationnelle.

Enfin, elle a rappelé le défi de la reconversion industrielle : là où des emplois disparaissent sous l’effet de la transition, d’autres doivent émerger. Il s’agit de bâtir dès maintenant les dispositifs de reformation des salariés pour que personne ne soit « laissé sur le carreau ».

Animée par Emmanuelle Parra-Ponce (Groupe AEF), cette première table ronde a réuni quatre personnalités aux approches complémentaires pour décortiquer les ressorts du changement de perception et d’action.

Fabrice Bonnifet, directeur Développement Durable du groupe Bouygues et président du C3D, a ouvert le débat avec franchise :

« Tout ce qui nous incite à changer est perçu comme une contrainte. Tout le monde est pour le progrès, mais contre le changement. »

Il a pointé la responsabilité des discours techno-solutionnistes qui entretiennent l’illusion qu’on peut « continuer comme avant » grâce à la croissance verte, une trajectoire qu’il juge fondamentalement fausse et dangereuse, au regard des points de bascule irréversibles que les scientifiques identifient.

Léa Falco a, quant à elle, challengé le modèle du déficit d’information, cette croyance que si les gens savaient, ils agiraient. Or cinquante ans de recherche en psychologie sociale et cognitive montrent que ce n’est pas ainsi que fonctionne le changement de comportement. Être écolo reste, pour une grande partie de la population, un arbitrage défavorable au quotidien. L’enjeu est donc de construire une écologie par défaut, où les choix durables deviennent la voie la plus simple, portée par les infrastructures et la régulation.

Malek Boukerchi, fondateur du cabinet de recherche Arsynoé et président de l’association Les 42, a apporté une perspective anthropologique et poétique. Décortiquant le mot « regard », il y a retrouvé deux dimensions essentielles : la garde (être une sentinelle de soi-même et du monde) et l’égard (la bienveillance, la finesse, le soin de l’autre).

Face à un monde « cathodique, anxiogène, rempli de biais cognitifs », il a plaidé pour un optimisme de combat lucide :

« Le monde ne mourra pas par manque de merveilles, mais par manque d’émerveillement. »

S’appuyant sur un adage de la tradition malgache « C’est notre attitude plus que nos aptitudes qui détermine notre degré d’altitude » il a rappelé que la béatitude n’est pas naïveté : c’est choisir de voir le beau, le bon et le bien, tout en restant pleinement conscient des défis.

Il a illustré son propos avec l’histoire de Michel-Ange, qui recrutait des enfants abandonnés dans les rues de Florence en leur posant une simple question : « À quoi sert une pierre ? » Et d’attendre de chacun qu’il perçoive, derrière la roche brute, la statue qu’elle recèle. Une métaphore puissante pour dire que le changement commence par la capacité à deviner le potentiel de l’autre.

Yasmina Auburtin, consultante en stratégies éditoriales et production de contenus à impact chez Imagine 2050, a mis le doigt sur la responsabilité des faiseurs de récits, journalistes, auteurs, musiciens, poètes, dans la révolution culturelle à opérer.

Sa thèse : avant de vendre un monde désirable, il faut d’abord dézinguer le monde actuel. Pas si difficile, en réalité, quand on regarde les choses en face :

« On respire du plastique, nos biens sont fabriqués par des esclaves au bout du monde, on travaille comme des dingues pour des vacances qu’on ne peut probablement pas se payer. Ce monde-là, est-il vraiment si cool ? »

Elle a ensuite proposé de remplacer les systèmes de valeurs dominants — individualisme, indépendance, relations transactionnelles, par des alternatives séduisantes : des communautés solidaires, des relations vivantes, du partage et de l’entraide. Des valeurs qui peuvent sembler désuètes, mais qui sont « vraiment ce qui nous rend heureux ».

Enfin, elle a appelé à une révolution sémantique, dénonçant le mot sobriété, trop associé à la privation, pour lui préférer des expressions comme « ère de nouvelles abondances » (Dominique Méda) ou « partage éclairé des ressources » (Timothée Parrique) des formulations qui donnent à voir ce qu’on a à gagner plutôt qu’à perdre.

Fabrice Bonnifet a présenté GENACT, une nouvelle association qu’il a cofondée au sein du C3D, dont la mission est d’accompagner entreprises et citoyens dans la transformation vers des modèles économiques régénératifs. En seulement quatre jours, l’association avait déjà recruté près de 1 000 adhérents payants, preuve d’un appétit réel pour des solutions concrètes.

« Les modèles économiques classiques gagnent facilement de l’argent parce qu’ils pillent le vivant sans en rendre compte. Le modèle alternatif, c’est la circularité, l’intensité d’usage, le partage. »

Il a également défendu le concept d’obsolescence programmée inversée, la pérennité programmée, où la rentabilité repose sur la durabilité des produits et l’intensité de leur usage, et non sur leur renouvellement forcé.

Pour Léa Falco, ces entreprises pionnières sont nécessaires, mais insuffisantes si elles restent des exceptions marginales. Elles ont besoin, à terme, d’un cadre réglementaire qui normalise leurs pratiques et les protège de la concurrence déloyale des modèles extractivistes.

Yasmina Auburtin a rappelé que le monde dont on rêve n’est pas une utopie lointaine. BlaBlaCar et les plateformes de seconde main en sont la preuve : la honte a changé de camp. Porter des vêtements d’occasion, covoiturer sur des centaines de kilomètres avec un inconnu, des pratiques qui semblaient impensables il y a quinze ans sont devenues des fiertés.

Elle a cité l’exemple éloquent de Loos-en-Gohelle, petite commune du nord de la France qui, après la fermeture des mines de charbon dans les années 80, a choisi de rebâtir son avenir sur un récit commun. En partant des besoins fondamentaux des habitants, une eau saine, une nourriture de qualité, des logements bien isolés, la commune est devenue le premier démonstrateur de la transition écologique en France, reconnu par l’ADEME. Une leçon majeure : en partant du social et du quotidien, on génère mécaniquement un modèle économique et écologique vertueux.

En clôture de la table ronde, chaque intervenant a partagé son mot d’ordre :

  • Yasmina Auburtin : « Cinq minutes par jour, avoir foi en l’humanité. C’est quasi subversif par les temps qui courent, mais regardez-nous. »
  • Fabrice Bonnifet : « Ce n’est pas ce que nous savons qui compte, c’est ce que nous faisons avec ce que nous savons. L’heure est à l’action. »
  • Léa Falco : « On n’est pas ce qu’on dit, on est ce qu’on fait. Identifiez vos marges de manœuvre dans vos pratiques individuelles, professionnelles, associatives ou politiques, et lancez-vous. »
  • Malek Boukerchi : citant Sainte Thérèse d’Avila, « Il ne s’agit pas de beaucoup penser, mais de beaucoup aimer. Et aimer, c’est agir. »

La 5e édition de Talents for the Planet a posé, dès son ouverture, le cadre d’une réflexion ambitieuse et profondément humaine. Loin des discours catastrophistes ou des injonctions culpabilisantes, les intervenants ont tracé une voie fondée sur l’émerveillement, la solidarité, la créativité et l’action collective. Que l’on soit poète, entrepreneur, militant ou citoyen, le message est le même : le changement ne viendra pas d’en haut, ni d’une prise de conscience solitaire. Il se construit, pierre après pierre, dans chacun des cercles où nous évoluons, à condition d’y mettre, comme le dirait Malek Boukerchi, « beaucoup d’amour ».

Talents for the Planet — 9 juin 2026, Centquatre-Paris

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