De la paralysie à l’engagement, de l’inquiétude à l’espérance : dans un contexte de crises multiples, une nouvelle génération d’engagés a décidé de ne plus attendre. Ni la bonne formation, ni le poste idéal, ni le leader providentiel. Cinq acteurs de la transition l’ont raconté à Talents for the Planet en 2025, et le rendez-vous du 9 juin 2026 au Centquatre-Paris s’inscrit dans ce même élan. Portrait d’un mouvement qui apprend à transformer ses peurs en carburant.

Il y a quelques années, le mot n’existait pas dans le vocabulaire courant. Aujourd’hui, l’éco-anxiété est partout : dans les cabinets de psy, dans les couloirs des écoles, dans les conversations entre amis qui regardent les infos et ne savent plus quoi faire de ce qu’ils ressentent. Selon certaines études, près de 3 jeunes sur 10 entre 16 et 25 ans déclarent ne pas vouloir avoir d’enfants face à la crise écologique. Un chiffre qui dit quelque chose d’essentiel sur l’époque.
Mais derrière l’anxiété, quelque chose se construit. Discrètement, collectivement, une autre génération engagée est en train de naître, moins idéaliste peut-être, plus pragmatique assurément, et résolument tournée vers l’action.
« Ce n’est pas de l’anxiété. C’est plus compliqué que ça. »
Maxime Ollivier, cofondateur du Bruit Qui Court et auteur de Vivre avec l’éco-lucidité, s’agace du terme. Pas par déni, il est bien placé pour savoir ce que ressentent ceux qui s’intéressent de près à l’état du monde, mais par souci de précision.
« On appelle anxiété une variété d’émotions qui sont à la fois la colère, la peur, la sidération. Mal nommer les choses, c’est mal les traiter. »
Ce qu’il propose, c’est de parler de politico-émotion : un terme qui englobe la diversité des ressentis face à des crises qui ne sont pas seulement écologiques, mais sociales, géopolitiques, existentielles. Les guerres en Europe et au Moyen-Orient, la montée des extrêmes, l’effondrement de la biodiversité, tout cela se mélange dans la tête des gens, et appeler ça « éco-anxiété » risque de réduire quelque chose de beaucoup plus profond.
Un premier conseil d’un psy l’a marqué : écrire ses émotions. Les nommer une par une. Défaire le brouillard. « C’est ce que les Instagrammeurs appellent le journaling, mais c’est d’une efficacité redoutable. » Ce n’est pas de la psychologie de comptoir : c’est une étape fondamentale avant de pouvoir agir sur quoi que ce soit.
La honte, la colère, et puis — quoi d’autre ?

Claire Pétreault, fondatrice des Pépites Vertes, a elle aussi traversé ces zones d’ombre. Avant de lancer son organisation dédiée à orienter les jeunes vers des métiers à impact, elle a connu la honte « comment on a fait, mais allô, on a une terre magnifique » et la colère. Deux émotions qu’elle considère aujourd’hui comme des cadeaux, à condition de ne pas s’y noyer.
« L’émotion, c’est l’information d’un décalage entre ce que vous espériez et ce que vous vivez. À vous d’en faire quelque chose. »
Ce « quelque chose », c’est le cœur du problème. Et c’est là que la plupart des gens se retrouvent seuls face à eux-mêmes : je sais que quelque chose ne va pas, je ressens des choses fortes, mais je ne sais pas quoi faire de tout ça.
Paul Chalabreysse, coordinateur général de Les Collectifs, une association qui aide des salariés à transformer leur entreprise de l’intérieur, se souvient très bien de ce moment. C’était en 2018, il cherchait son premier stage après une école de commerce. Il voulait travailler « dans l’impact ». Résultat : des mois à faire défiler des offres sans jamais candidater à une seule.
« J’étais incapable de candidater parce que rien ne me plaisait. Et en même temps, je me disais : il faut que je trouve un boulot ET que j’y contribue. On peut vite être désemparé face à cette double injonction. »
Ni tout, ni rien : l’art du pacte
Une des erreurs les plus courantes (et les plus épuisantes) de ceux qui veulent agir : vouloir tout faire. Hélène Binet, engagée dans la transition écologique depuis plus de 30 ans et aujourd’hui directrice éditoriale chez Make Sense, a une image pour ça.
« Vous pouvez passer des pactes. Toi, tu fais du social. Toi, tu t’occupes des déchets. Moi, je m’occupe de la biodiversité. Et c’est OK. Je fais ma part, et donc je suis bien dans ma part. »
Ce n’est pas du renoncement. C’est une forme de lucidité stratégique : mieux vaut être efficace sur un périmètre restreint que paralysé par l’immensité de ce qui reste à faire. Mathilde Hébert, cofondatrice de Ma Petite Planète, va dans le même sens. Son conseil aux personnes qui se sentent submergées ? Commencer par une chose accessible. N’importe laquelle. Pas forcément la bonne.
« On est parti d’un Google Sheet. Un vulgaire tableur avec des croix dans des cases. Aujourd’hui, 500 000 personnes jouent à nos défis écologiques. Il ne faut pas attendre d’avoir la solution parfaite pour se lancer. »
La compétence qu’on ne sait pas voir
L’un des angles morts les plus fréquents chez ceux qui veulent rejoindre la transition : sous-estimer ce qu’ils savent déjà faire. Claire Pétreault l’a vécu de l’intérieur. Son truc, c’est la communication. La narration. Le marketing. Autant de disciplines qu’elle associait mentalement au monde qu’elle voulait quitter.
« Je me disais : c’est la com’ et le marketing qui nous ont amenés là. Je ne vais pas en faire la compétence de demain. Et puis j’ai réalisé que c’était exactement ce dont on avait besoin, une com’ orientée vers l’impact. »
L’exercice qu’elle propose est simple : choisir la cause qui vous indigne le plus, celle pour laquelle vous seriez fiers que votre nom soit associé dans cinquante ans. Puis identifier la compétence sur laquelle vous êtes déjà solide — « appelez votre dernier manager ou votre dernière collègue ». À l’intersection des deux se trouve souvent un chemin plus évident qu’on ne le croit.
Les chiffres donnent la mesure de l’enjeu : selon l’ADEME et le Shift Project, 800 000 actifs sont à recruter et former d’ici 2030 dans les secteurs clés de la planification écologique, 340 000 nouveaux emplois liés à la transition d’ici 2035, 900 000 d’ici 2050. Pas des promesses abstraites de « green jobs » : des besoins réels, en comptabilité, en gestion de projet, en formation, en ingénierie, en communication. Des métiers que des milliers de personnes exercent déjà, sans toujours réaliser qu’ils peuvent les mettre au service d’autre chose.
Seul, on ne tient pas

C’est peut-être la leçon la plus transversale de tous ces parcours : l’engagement solitaire, ça casse. Le sociologue Gaétan Brispierre a baptisé « transféreurs » ces personnes qui veulent seules transformer leur organisation, et a documenté leur épuisement systématique. Paul Chalabreysse le confirme sur le terrain quotidiennement :
« Ne pas être seul, c’est le conseil le plus fort. On ne va pas tenir dans la durée, et on ne va pas construire quelque chose de pérenne. C’est le collectif qui apaise, pas la certitude d’avoir raison. »
Mathilde Hébert n’aurait jamais fondé Ma Petite Planète si elle n’était pas allée, presque par hasard, faire du bénévolat dans une association de lien social. C’est là qu’elle a rencontré ses futurs associés. « On s’est bien entendus. On avait les mêmes valeurs. C’est comme ça que ça commence, souvent. »
Hélène Binet, elle, a créé chez Make Sense un format appelé « Balance ton flip » : des groupes de parole animés avec des psychologues, pour mettre des mots sur les peurs avant de passer à l’action. « Il faut accepter qu’il y a des moments où on ne peut pas agir. Et que se poser, ce n’est pas renoncer. »
Le politique, angle mort de la transition
Maxime Ollivier aime jouer le rôle du mauvais élève dans ce type de conversation. Quand tout le monde parle de reconversion professionnelle et d’engagement associatif, il pose une question qui dérange : « Qui dans cette salle est élu ? »
Peu de mains se lèvent. C’est précisément son propos.
« On n’est pas dans la merde dans laquelle on est aujourd’hui juste par magie. Il y a des gens qui ont pris des décisions politiques. La question, c’est : pourquoi ce n’est pas nous ? »
Ce n’est pas une injonction à se présenter aux législatives demain matin. C’est une invitation à prendre conscience que le changement d’échelle passe aussi par les institutions — conseils municipaux, conseils de quartier, commissions de toutes sortes — et que l’abstention de ceux qui veulent changer le monde laisse le champ libre à ceux qui veulent le maintenir tel quel. « Tous les dégoûtés s’en vont, il ne restera que les dégoûtants », disait le philosophe Patrick Vivret. Une formule qui fait mal parce qu’elle sonne juste.
Espoir ou espérance : les mots ont un poids
La distinction peut paraître subtile. Elle ne l’est pas. L’espoir, explique Maxime Ollivier, c’est une façon de mettre la solution à distance, attendre qu’une COP règle quelque chose, qu’une entreprise change son modèle, qu’un leader émerge. L’espérance, elle, « vient de nous, elle est à l’intérieur ». C’est une notion que la philosophe Corinne Pelluchon a contribué à réhabiliter, proche, selon elle, de ce que les croyants appellent la foi : pas une certitude sur le résultat, mais une énergie qui pousse à agir quand même.
« Quand l’espoir meurt, l’action commence. » C’était le slogan d’Extinction Rebellion, mouvement de désobéissance civile auquel Maxime Ollivier a participé. Une formule paradoxale qui dit en réalité quelque chose d’essentiel : c’est lorsqu’on cesse d’attendre que quelqu’un d’autre règle le problème qu’on commence vraiment à agir.
Hélène Binet, elle, trouve son espérance dans le vivant. Dans les jonquilles du parc, dans le retour des oiseaux, dans la capacité de la nature à reprendre ses droits quand on lui en laisse la possibilité. « La fin du monde, je n’y crois pas. Et le printemps, c’est après-demain. »
Claire Pétreault la trouve dans la cristallisation progressive d’un écosystème, des centaines de personnes qu’elle a croisées depuis 2017, qui sont toutes encore là, à différents endroits de leur engagement. « On ne revient pas en arrière une fois qu’on a goûté à ça. C’est un signal faible, mais il est là. »
Le 9 juin 2026, au Centquatre-Paris

C’est dans cet esprit que Talents for the Planet prépare sa 6e édition. Le 9 juin 2026, l’événement s’installe au Centquatre-Paris, un lieu culturel qui permet de raconter la transition autrement, comme une expérience collective, incarnée, désirable.
« Un pour tous, tous pour un » en résume bien l’enjeu. La transition ne se fera ni par les entreprises seules, ni par les citoyens seuls, ni par les politiques seules. Elle se fera par leur mise en mouvement commune. Dirigeants et lycéens sur la même scène. Ingénieurs et associations de terrain, chercheurs et personnes en reconversion autour de la même table.
Trois scènes structureront la journée : une Grande Scène pour les enjeux globaux et les grands témoins, une scène TALENT pour les parcours et les trajectoires personnelles, une scène INSPIRATION pour les récits courts qui changent le regard sur un métier, un secteur, une cause.
L’ambition n’est pas de promettre des solutions toutes faites. C’est de créer un espace où l’on peut s’informer, se reconnaître, trouver des leviers d’action concrets — et repartir avec quelque chose à faire le lendemain matin.
Parce que, comme le rappelle Cyril Dion depuis les débuts de l’événement :
« Chacun d’entre nous a un talent. Chacun d’entre nous peut faire sa part. Il suffit de trouver comment. »
Talents for the Planet — 9 juin 2026, Centquatre-Paris 👉 Réserver sa place
